La Dordogne, à hauteur de Sainte-Mondane, n’est pas seulement une rivière à châteaux et à canoës. Sous les falaises calcaires et le long des ripisylves qui bordent son cours, tout un monde discret continue d’exister : hérons immobiles à l’affût, martins-pêcheurs filant en éclair bleu, castors qui refaçonnent les berges la nuit, chênaies qui abritent chauves-souris et rapaces forestiers. Cette biodiversité, souvent invisible aux yeux du visiteur pressé, fait pourtant l’objet d’un travail de suivi et de protection constant.

Pour comprendre cet équilibre fragile entre fréquentation touristique et préservation de la faune, nous avons rencontré Sylvie Rambaud, naturaliste de terrain et garde du patrimoine naturel, qui parcourt la vallée depuis plus de quinze ans. Notre journaliste Thomas Lefebvre l’a interrogée sur les espèces à observer, les bons gestes du visiteur et les enjeux de conservation qui se jouent, saison après saison, entre Sainte-Mondane et l’aval de la rivière.

Une vallée, plusieurs écosystèmes

Thomas Lefebvre : Pour commencer, pouvez-vous nous décrire la richesse écologique de ce secteur de la vallée de la Dordogne ? Qu’est-ce qui la rend si particulière ?

Sylvie Rambaud : Ce qui frappe d’abord, c’est la diversité des milieux concentrés sur un espace relativement restreint. On a la rivière elle-même, avec ses bras morts, ses bancs de graviers et ses berges vaseuses. On a la ripisylve, cette forêt de bord de rivière composée d’aulnes, de frênes et de saules, qui joue un rôle de corridor écologique essentiel. Et on a, juste au-dessus, les falaises calcaires et les chênaies du Périgord Noir qui accueillent une faune forestière très différente.

Cette juxtaposition crée des lisières, des zones de transition très riches en biodiversité. C’est exactement ce genre de mosaïque de milieux — rivière, forêt alluviale, coteaux secs — qui permet de recenser, sur un tronçon de quelques kilomètres autour de Sainte-Mondane, plus de 120 espèces d’oiseaux au fil des saisons, une trentaine d’espèces de poissons et une dizaine d’espèces de mammifères semi-aquatiques ou forestiers à statut patrimonial. Peu de rivières françaises offrent une telle concentration sur un linéaire aussi court. Ceux qui souhaitent prolonger l’exploration de ce secteur trouveront dans notre présentation de la vallée de la Dordogne en Périgord un panorama complémentaire des paysages et des villages qui bordent la rivière.

J’ajoute que le classement en partie Natura 2000 de ce tronçon n’est pas un hasard administratif : il correspond à une réalité de terrain que nous documentons chaque année par des comptages et des suivis scientifiques.

Le héron cendré et le martin-pêcheur, sentinelles de la rivière

Thomas Lefebvre : Les hérons et les martins-pêcheurs semblent être les oiseaux les plus visibles pour un promeneur. Que peut-on observer précisément ?

Sylvie Rambaud : Le héron cendré est effectivement l’espèce la plus facile à repérer, avec sa silhouette immobile au bord de l’eau, parfois pendant de longues minutes, en attente d’un poisson ou d’une grenouille. Autour de Sainte-Mondane, nous suivons une colonie de hérons qui compte, selon les années, entre 15 et 25 couples nicheurs installés en hauteur dans de grands arbres, souvent des peupliers ou des chênes en bord de rivière. La période de nidification s’étend de mars à juin, moment où la colonie est particulièrement sensible au dérangement.

Le martin-pêcheur, lui, demande davantage de patience pour être observé, tant son vol est rapide — un trait bleu-orangé qui file à ras de l’eau. Il niche dans des galeries qu’il creuse dans les berges sableuses ou argileuses, parfois à plus d’un mètre de profondeur. Un couple peut élever deux à trois couvées par saison, avec 5 à 7 œufs à chaque fois. C’est une espèce bio-indicatrice : sa présence signale une eau suffisamment poissonneuse et des berges naturelles préservées, non bétonnées. Cette exigence écologique rejoint des problématiques documentées ailleurs en France sur des cours d’eau patrimoniaux, notamment par la librairie d’art et de patrimoine religieux et naturel, qui consacre plusieurs ouvrages aux paysages fluviaux façonnés par l’histoire.

Berge boisée de la Dordogne avec héron cendré à l'affût près de l'eau

Nous recommandons systématiquement aux visiteurs en canoë de rester sur l’eau et de ne pas s’approcher des berges où l’on repère un martin-pêcheur qui entre et sort d’un même point — c’est très probablement l’entrée de son nid.

Le retour discret du castor européen

Thomas Lefebvre : Vous avez mentionné le castor tout à l’heure. Peut-on vraiment le croiser dans ce secteur ?

Sylvie Rambaud : Le castor européen a recolonisé naturellement la Dordogne depuis le bassin de la Loire et du Rhône, après avoir disparu de la région au XIXe siècle sous la pression de la chasse. Sa présence est aujourd’hui bien établie sur notre tronçon, avec plusieurs familles installées, que nous suivons par relevés d’indices : troncs rongés en forme de sablier caractéristique, coulées d’accès dans la berge, restes de branches écorcées.

L’observation directe reste rare, car le castor est un animal crépusculaire et nocturne, particulièrement méfiant. Nos comptages indiquent une présence stable depuis une dizaine d’années, avec une légère progression du nombre de sites occupés le long du linéaire de la rivière. C’est une excellente nouvelle pour l’écosystème : le castor est une espèce ingénieure qui, en créant des embâcles et en diversifiant les habitats aquatiques, favorise indirectement de nombreuses autres espèces, des libellules aux amphibiens.

Pour l’anecdote, un couple de promeneurs a eu la chance, l’automne dernier, d’observer un castor traverser la rivière au crépuscule près d’un ancien moulin. C’est le genre de rencontre qui reste gravée, à condition de savoir rester silencieux et immobile.

Espèces protégées et enjeux de conservation

Thomas Lefebvre : Vous avez évoqué le vison d’Europe. Pouvez-vous nous en dire plus sur les espèces les plus menacées du secteur ?

Sylvie Rambaud : Le vison d’Europe est sans doute l’espèce la plus emblématique et la plus préoccupante. C’est l’un des mammifères les plus menacés d’Europe, avec une population française estimée à quelques centaines d’individus seulement, concentrée essentiellement dans le Sud-Ouest. Le bassin de la Dordogne fait partie des derniers bastions de l’espèce, menacée par la concurrence du vison d’Amérique introduit et par la dégradation des zones humides.

La loutre d’Europe, en revanche, montre des signes de reconquête encourageants depuis une vingtaine d’années, après avoir frôlé la disparition régionale dans les années 1980. Nous retrouvons régulièrement ses épreintes — ses déjections caractéristiques, déposées bien en évidence sur les rochers ou les souches en bord de rivière, qui servent à marquer son territoire.

Le balbuzard pêcheur, ce rapace spectaculaire qui plonge en piqué pour attraper les poissons, fréquente la vallée surtout en période de migration, entre fin août et octobre. Nous observons chaque année plusieurs individus en halte migratoire sur ce tronçon, preuve que la Dordogne reste un axe de migration important pour cette espèce autrefois disparue de France et aujourd’hui en reconquête depuis la Scandinavie.

Les forêts riveraines, refuge de la faune forestière

Thomas Lefebvre : Au-delà de la rivière elle-même, quel rôle jouent les forêts environnantes, notamment les chênaies du Périgord Noir ?

Sylvie Rambaud : Les forêts du Périgord Noir qui dominent la vallée sont un complément indispensable à l’écosystème rivulaire. Les vieux chênes, avec leurs cavités naturelles, abritent une dizaine d’espèces de chauves-souris forestières, dont certaines à fort enjeu de conservation comme le Grand Murin ou le Murin de Bechstein. Ces cavités servent de gîtes de mise bas en été, un habitat de plus en plus rare à mesure que les forêts sont gérées de façon intensive ailleurs en France.

Ces mêmes forêts abritent aussi des rapaces forestiers discrets : autour buse variable, épervier d’Europe, et parfois circaète Jean-le-Blanc, ce rapace spécialisé dans la chasse aux serpents, que l’on peut apercevoir en vol stationnaire au-dessus des coteaux secs. Les châtaigneraies, plus ouvertes, sont quant à elles fréquentées par une faune d’insectes remarquable, notamment le lucane cerf-volant, ce coléoptère impressionnant dont les larves se développent dans le bois mort pendant plusieurs années.

Cette continuité entre forêt et rivière, ce que les écologues appellent la “trame verte et bleue”, est absolument essentielle. Un animal comme la loutre a besoin à la fois de la rivière pour se nourrir et des ripisylves pour se reposer et se reproduire en toute tranquillité.

L’impact du tourisme sur la faune locale

Thomas Lefebvre : Sainte-Mondane et la vallée attirent chaque été de nombreux visiteurs, entre canoë et randonnées. Comment évaluez-vous l’impact de cette fréquentation sur la faune ?

Sylvie Rambaud : C’est une question centrale de notre travail. Le tourisme fluvial représente, sur les mois de juillet et août, plusieurs centaines de passages de canoës par jour sur les tronçons les plus fréquentés. Cette pression peut avoir un impact réel, en particulier sur les oiseaux qui nichent au sol ou sur les bancs de graviers, comme le petit gravelot ou la sterne pierregarin, dont les nids sont particulièrement vulnérables au dérangement et au piétinement.

Nous avons observé, certaines années, des abandons de couvées liés directement à une fréquentation trop importante sur des zones sensibles en pleine période de nidification. C’est pourquoi certains bancs de graviers font l’objet de zones de quiétude balisées durant le printemps, en concertation avec les loueurs de canoë locaux, qui jouent un rôle précieux de relais d’information auprès des visiteurs.

Le message que nous essayons de faire passer n’est pas de culpabiliser les visiteurs, mais de les rendre acteurs de la préservation. La grande majorité des gens, une fois informés, adaptent naturellement leur comportement — ils ralentissent, ils observent à distance, ils évitent de s’arrêter aux endroits signalés. C’est une question d’éducation et de bon sens partagé plus que de contrainte.

Les poissons de la Dordogne, un patrimoine à surveiller

Thomas Lefebvre : Qu’en est-il de la vie aquatique elle-même, les poissons de la rivière ?

Sylvie Rambaud : La Dordogne a longtemps été considérée comme l’une des dernières grandes rivières françaises à conserver une population significative de poissons migrateurs, ceux qu’on appelle les grands migrateurs amphihalins : saumon atlantique, grande alose, lamproie marine, anguille. Ces espèces naissent en rivière, grandissent en mer, puis reviennent se reproduire à l’endroit précis de leur naissance — un cycle de vie remarquable mais très vulnérable aux obstacles.

La construction de barrages hydroélectriques au XXe siècle a longtemps limité cette migration. Des efforts importants ont été menés depuis les années 1990 pour installer des passes à poissons et faciliter le franchissement de certains ouvrages. Les résultats sont encourageants mais fragiles : les effectifs de saumon atlantique remontant la Dordogne restent bien inférieurs à ce qu’ils étaient il y a un siècle, et l’espèce demeure sous étroite surveillance scientifique.

Pour l’anguille, la situation est plus préoccupante encore, avec un déclin européen généralisé lié à de multiples facteurs : obstacles à la migration, pollution, surpêche historique et changements des courants océaniques affectant sa reproduction dans la mer des Sargasses. Chaque année, des opérations de comptage et parfois de transport de civelles (les jeunes anguilles) sont menées pour soutenir la population locale.

Martin-pêcheur en vol au-dessus de l'eau calme de la Dordogne au petit matin

Le rôle du visiteur responsable

Thomas Lefebvre : Pour conclure sur les bonnes pratiques, que recommandez-vous concrètement à un visiteur qui souhaite observer la faune sans lui nuire ?

Sylvie Rambaud : Les principes sont simples mais leur application demande un peu de discipline. D’abord, garder ses distances : observer avec des jumelles plutôt que de chercher à s’approcher. Ensuite, respecter les zones de quiétude signalées, notamment sur les bancs de graviers au printemps. Enfin, limiter le bruit — parler à voix basse, éviter la musique en extérieur, couper le moteur des embarcations à proximité des zones sensibles quand cela est possible.

Je recommande aussi de privilégier les créneaux de la journée où la faune est la plus active : tôt le matin et en fin d’après-midi, aux heures où la lumière rasante rend d’ailleurs les observations et les photographies bien plus belles. C’est aussi à ces moments que la fréquentation touristique est la plus faible, ce qui profite à tout le monde.

Enfin, je conseille de rester sur les sentiers balisés en forêt, comme le PR 28 au départ de Sainte-Mondane, qui permet de traverser plusieurs types de milieux sans créer de dérangement inutile hors des tracés existants. C’est aussi valable pour les autres randonnées du Périgord Noir, qui offrent souvent d’excellents points d’observation discrets sur la vallée.

Questions rapides : vrai ou faux

Les sangliers attaquent souvent les promeneurs en forêt. Faux. Le sanglier fuit systématiquement la présence humaine sauf s’il est surpris à très courte distance ou s’il protège des marcassins. Les incidents restent exceptionnels.

Le castor construit toujours des barrages sur les grandes rivières. Faux. Sur un cours d’eau large comme la Dordogne, le castor se contente généralement de creuser des terriers-huttes dans les berges, sans construire de barrage, réservé plutôt aux petits ruisseaux.

Toutes les espèces de chauves-souris de la vallée sont protégées. Vrai. L’ensemble des espèces de chiroptères présentes en France bénéficie d’une protection légale stricte, qui interdit leur capture, leur destruction ou la dégradation de leurs gîtes.

On peut nourrir les poissons ou les oiseaux pour mieux les observer. Faux. Le nourrissage perturbe les comportements naturels, peut favoriser la transmission de maladies et créer une dépendance nuisible à la faune sauvage. Il est déconseillé, voire interdit dans certaines zones protégées.

La rivière Dordogne était plus poissonneuse au Moyen Âge qu’aujourd’hui. Vrai, dans une certaine mesure. Les récits historiques et les redevances seigneuriales sur la pêche témoignent d’une abondance de saumons et d’aloses bien supérieure à la situation actuelle, avant la construction des grands barrages du XXe siècle.

Un héron immobile au bord de l’eau est en train de dormir. Faux. Cette immobilité est une posture de chasse à l’affût : le héron attend patiemment le passage d’une proie avant de frapper en une fraction de seconde.

Tableau : calendrier d’observation de la faune (vallée de la Dordogne)

SaisonEspèces à privilégierComportement observé
Printemps (mars-juin)Héron cendré, martin-pêcheur, petit gravelotNidification, forte activité, zones de quiétude actives
Été (juillet-août)Libellules, insectes, faune crépusculaireChaleur, activité concentrée tôt le matin et le soir
Automne (septembre-novembre)Balbuzard pêcheur, grues cendrées, saumon remontantMigration, remontée des poissons migrateurs
Hiver (décembre-février)Oiseaux d’eau hivernants, indices de castorFaible fréquentation touristique, meilleure discrétion animale

Gestes à adopter pour un visiteur responsable

  • Observer à distance avec des jumelles plutôt que de s’approcher
  • Respecter les zones de quiétude balisées au printemps
  • Rester sur les sentiers et les chenaux de navigation balisés
  • Éviter le bruit inutile près des berges et des colonies d’oiseaux
  • Ne jamais nourrir la faune sauvage, ni poissons ni oiseaux
  • Signaler toute observation rare via les plateformes naturalistes locales

Espèces emblématiques à repérer dans la vallée

  • Le héron cendré, silhouette immobile au bord de l’eau
  • Le martin-pêcheur, éclair bleu-orangé en vol rasant
  • Le castor européen, actif au crépuscule près des berges
  • La loutre d’Europe, repérable à ses épreintes sur les rochers
  • Le balbuzard pêcheur, visible en halte migratoire à l’automne
  • Le circaète Jean-le-Blanc, en vol stationnaire au-dessus des coteaux

Encadré — Le saviez-vous ? La vallée de la Dordogne fait partie des rares rivières françaises encore fréquentées par les cinq espèces de poissons migrateurs amphihalins historiquement présentes sur son bassin : saumon atlantique, grande alose, alose feinte, lamproie marine et anguille. Cette diversité, aujourd’hui menacée, en fait un site de suivi scientifique prioritaire au niveau national.

Encadré — Réseau de protection Une partie du bassin de la Dordogne bénéficie d’un classement Natura 2000 et d’un suivi coordonné entre associations naturalistes, gestionnaires de l’eau et collectivités locales. Ce type de gouvernance partagée du patrimoine naturel rejoint les enjeux de conservation observés sur d’autres sites patrimoniaux du réseau, comme autour de la citadelle de Belfort, où patrimoine bâti et patrimoine naturel s’articulent également dans une logique de préservation à long terme.

Conclusion — Ce qu’il faut retenir

  • La vallée de la Dordogne autour de Sainte-Mondane concentre une biodiversité remarquable grâce à la juxtaposition de la rivière, des ripisylves et des chênaies du Périgord Noir.
  • Le castor européen et la loutre d’Europe illustrent un retour progressif d’espèces autrefois disparues, tandis que le vison d’Europe reste en situation critique.
  • Le tourisme fluvial estival, bien géré, est compatible avec la préservation de la faune, à condition de respecter les zones de quiétude et les périodes de nidification.
  • Les poissons migrateurs (saumon, alose, anguille) représentent un patrimoine biologique exceptionnel mais fragile, sous surveillance scientifique constante.
  • Quelques gestes simples — distance, silence, sentiers balisés — suffisent à concilier découverte de la nature et respect des équilibres écologiques de la vallée.

Avant de partir observer la faune de la vallée, on peut compléter cette immersion nature par une découverte du patrimoine bâti autour de Sainte-Mondane ou par une escapade vers Rocamadour, autre haut lieu naturel et spirituel du Périgord voisin.